Kafasinagore – Edition numéro 31 – Mars-Avril 2020 – Auteur : Engin Akyürek

Nous avions nos propres phrases. C’étaient des phrases qui ne commençaient pas par « Toi» ou ne poursuivaient par «Moi», C’étaient des phrases qui étaient « Nous ». Maintenant, le « Nous » me manque plus que le «Toi ».

J’ai écrit une phrase sur une feuille blanche. Ça pourrait être la première phrase d’une histoire, Je ne savais pas si je serais capable d’écrire une meilleure introduction. Ces phrases étaient le résultat de longs regards entre le papier blanc et moi.

La distance entre la chaise et la table, et ma mauvaise posture, ont provoqué un léger mal de dos. En fait, l’effet de cette chaise en bois sur mon corps m’as inspiré des phrases sur une relation qui a pris fin. Je savais que je ne pouvais pas commencer mon histoire avec de telles phrases avant de pouvoir m’asseoir à une bonne table, dans un fauteuil confortable, avec une bonne tasse de thé. Une légère douleur dans le bas du dos peut changer la couleur et le motif de toutes les phrases. c’est comme si le côté sombre et désagréable de la vie passe par dessus nos têtes , lorsque nous avons mal aux dents.

Qui sait si tous les écrits pessimistes ont peut-être été écrits à cause du mal de dents et des fortes douleurs dorsales de leurs auteurs….

Le vent qui était entré à travers le cadre de la fenêtre caressant mon visage avait changé la façon de m’asseoir, et corrigé la bosse qui s’était formée entre mon cou et mes épaules. J’avais trouvé une meilleure position.

Une légère brise qui soufflait comme un murmure avait atténué la douleur. Soudain, tout semblait plus facile. Sans ce souffle qui s’est glissé dans la pièce par la fenêtre, j’aurais été encore assis dans la même position supportant la douleur.

Que nous reste-t-il lorsque nous perdons quelqu’un ? son beau sourire, les merveilleux moments que nous avons passés avec elle et les seuls sentiments qui lui étaient chers…Je voulais au moins ressentir cela et me souvenir d’elle.

Quand mon mal de dos s’est atténué, le ton de mes phrases a changé. J’ai fait du thé et j’ai coupé l’écart entre le papier blanc et moi.

J’ai une particularité, je ne me souviens généralement pas les choses qui ne me conviennent pas. Après avoir mis fin à une relation, je préfère oublier les mauvais souvenirs qui se transforment en phrases dans mon esprit.

J’ai fait la même chose quand tu es partie. Je suis allé sur le balcon, j’ai pris une grande respiration en regardant le ciel étoilé. Quand j’ai fermé les yeux, j’ai pu libérer mon souffle, et quand je les ai ouverts, je n’ai pu voir que les derniers moments du passage d’une étoile filante, qui s’était perdue dans le ciel. Regarder le ciel par une nuit étoilée, c’est comme regarder le passé. Peut-être que cette étoile avait ramassé tout ce qui nous appartenait et les avait déplacé pour les transporter à une autre époque. Une autre de mes caractéristiques est que je n’interprète que les choses qui me conviennent…

J’ai pris une gorgée de thé et j’ai souri comme si l’étoile filante m’avait transpercé. J’ai immédiatement changé mon tee-shirt usé et mon survêtement négligé que je portais pour que cela n’affecte pas mon écriture et j’ai mis les vêtements appropriés pour le sens et l’importance du texte.

La frontière est mince entre les souvenirs et l’imagination. Il suffit de rassembler de bons souvenirs, des phrases qui n’appartenaient auparavant qu’à « nous », Lorsque les souvenirs changent de forme et avec la puissance de l’imagination, ils se rejoignent ; ils deviennent plus significatifs que la réalité.

Il y a une nuit où nous avons regardé les étoiles, le ciel était devenu silencieux et les étoiles ont été témoins de notre conversation. Comment nous avons bien ri…le son de notre rire était assourdissant. Même les mouettes ne battaient plus des ailes pour ne pas effacer  notre bonheur. Après avoir vu l’étoile filante, tu as montré l’une après l’autre tes belles fossettes. J’ai vécu tellement de fois cette nuit-là dans mes fantasmes, que maintenant je doute qu’il y ait eu des étoiles et des mouettes cette nuit-là. En fait, il n’y avait vraiment ni toi ni moi…Nous étions tous les deux

Mon thé était fini, et alors que je me sentais paresseux d’aller en chercher à nouveau dans la cuisine, je laissais la phrase qui avait atteint la pointe du crayon.

« Tu m’aimes ? »

A chaque fois que tu me posais cette question, je regardais ton sourire , et j’embrassais tes fossettes comme si je cherchais et trouvais ma phrase cachée là. J’ai également posé la même question 

« Tu m’aimes ? »

Et tu m’as regardé dans les yeux et tu t’es assise tranquillement pour me contempler. En fait, nous utilisons cette question comme un jeu pour nous découvrir. Parce qu’après avoir posé chaque question, nous étions invités à nous taire un moment, en silence. J’aurais peut-être pu découvrir les taches de rousseur cachées entre tes deux sourcils ou la tache sur la lèvre supérieure que je n’avais pas remarquée auparavant.

Prenant dans ma main la tasse de thé vide, Je suis entré dans la cuisine à grand pas, J’ai rempli la tasse avec le thé le plus concentré, tandis que je passais d’une pièce à l’autre, mon esprit était sur la phrase que j’allais écrire…

Quand j’étais à tes côtés, je ne croyais vraiment pas aux bêtises que tu disais toujours à propos de « vivre le moment présent ». Cela me semblait être une des expressions de la vie moderne, exagérée, inventée et idéalisée. En fin de compte, je voulais vivre à tes côtés, je voulais être à la fois dans le passé, dans le présent et dans l’avenir. C’est la même vie dans un temps tridimensionnel qui a fait de nous le « Nous ». Si nous ne pouvions pas regarder vers l’avenir et ne pouvions pas apporter nos expériences du passé, le présent pourrait perdre son sens.

Le souvenir du jour où nous nous sommes séparés, du jour où nous nous sommes rencontrés, avait plus de sens.

Tu étais la mystérieuse femme derrière les messages qui ont atteint ma boîte de réception.

« J’ai lu avec plaisir ce que tu écrivais …. Je me sens comme l’une des femmes de vos histoires, j’espère que nous aurons l’occasion de prendre un café un jour… »

Des dizaines de ces messages envoyés l’un après l’autre ont pris trop de place dans ma boite de réception. C’est comme si mes réponses polies à tes courriers les avaient encore plus encouragés. A partir de mes histoires, vous trouviez des significations que mon propre esprit n’avait pas envisagées.

Elles ne m’avaient même pas effleurées. Si je dis que je n’aime pas ça, ce serait un mensonge, peut-être que l’écriture est quelque chose comme ça, elle peut être différente de ce que l’on imagine, de ce que les autres imaginent. Je ne sais pas si vous êtes l’une des femmes dans les histoires que j’écris, mais si votre invitation au café tient toujours, pourquoi pas ?

Qui était cette femme qui avait repris de nouveaux concepts dans mes écrits et qui a trouvé des émotions que je n’avais pas ressenties ?  Il était impossible de commencer une nouvelle histoire sans le savoir, sans satisfaire ma curiosité …C’était comme si j’allais combler ce vide que j’ai toujours ressenti en moi, avec son monde. Ce n’était qu’une intuition, bien sûr…

Il commençait à faire sombre, le soleil  se couchait et la chaise en bois commençait à me torturer à nouveau. La lumière qui filtrait à travers les rideaux  ajoutait un ton légèrement lugubre  à ma feuille  blanche. La même paresse qui m’a empêché de lever et d’abaisser le rideau ne m’a pas permis d’allumer le lampadaire. Il y avait une phrase  écrasée entre mes doigts et mon crayon, sans que je puisse la corriger, je ne pouvais pas me lever de la chaise en bois sur laquelle j’étais assis.

Nous nous étions rencontrés dans une cafétéria, un jour de pluie. A travers tes écrits, je pouvais me faire une image de ton âme, mais je ne pouvais pas imaginer tes cheveux, tes yeux et ta peau. Je suis allé à la cafétéria avant l’heure du rendez-vous. Pendant que je t’attendais, j’essayais de te trouver parmi les visages qui entraient. Bien que je n’avais aucune idée de ton apparence, je sentais que tes cheveux, tes yeux et tes lèvres étaient comme je le pensais. J’ai supposé que tu étais comme tu devrais être. La porte s’était ouverte, au son des clochettes et des franges de son rideau, et tu es entrée. J’avais jeté un coup d’œil à l’horloge avant ton entrée.  Tu étais arrivée avec quatre minutes et vingt-cinq secondes de retard. Je suis arrivé vingt-cinq minute et quarante secondes en avance. Lors des rencontres suivantes, tu arrivais toujours en avance et moi toujours en retard. Comme si nous nous connaissions depuis des années, nous nous sommes regardés, nous nous sommes tendus la main et nous avons dit en même temps:

« Salut… ».

Sans le besoin de silence, nous avions eu une belle rencontre dans une atmosphère que nous avions éclairé de nos yeux

Sans mettre un point entre mes phrases, tu avais pris la parole et amené la conversation à une autre ligne. Le moment que nous avons vécu était comme si un grand orchestre jouait la même composition sans partition…c’était la première étape pour notre « Nous »…

Le coucher du soleil rougeâtre qui filtrait à travers le rideau avait laissé sa place dans une obscurité profonde. Je ne savais pas comment relier la fin de l’histoire. J’avais commencé à écrire comme une histoire de séparation, mais le renversement de situation était entre mes mains. Il s’est avéré que c’était un nouveau livre blanc, tout ce qui avait été écrit pourrait en faire une relation qui continue.

Alors que je réchauffais du thé froid sur mes lèvres, J’ai reçu un message sur mon téléphone :

« Bonjour 😊 Aujourd’hui, nous devions nous rencontrer, je suis venue à la cafétaria, mais je ne vous ai pas vu. J’espère que vous n’avez pas de problème… »

Laissant le téléphone de côté, j’ai cassé l’histoire qui était sur la table et qui commençait par « Nous », et je l’ai jetée à la poubelle. Pour arriver à temps au café, j’ai immédiatement changé de vêtements. Apparemment, je suis arrivé avec vingt-cinq minutes et quarante secondes de retard…

Remerciements : Engin Akyürek Uraguay et Légion Akyürek Peru

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